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¤ KesKiyA : L'homme qui tutoyait Serge
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Mani Clotilde
8-
Mani Clotilde s’éveilla cet après-midi là dans un drôle d’endroit, sur une couche de fortune mais propre et à l’odeur de jasmin. Il faisait bon, un soleil bas d’hiver entrait par la seule fenêtre du lieu ou elle se trouvait. Un vieux poêle à bois dégageait une douce chaleur, rien à voir avec la climatisation nucléaire régulant les 20° permanent dans tous les lieux où elle passait sa vie. Elle se sentait étrangement bien, apaisée. Ou était-elle ? Depuis combien de temps ?
Il y eut du bruit à l’extérieur et quelqu’un entra. Une femme grande, aux cheveux poivre et sel, accoutrée d’une combinaison de travail verte, de gros gants aux mains.
Mani Clotilde eut une frayeur. Puis, quand la femme s’approcha et commença à parler, elle n’eut plus peur. Celle ci dégageait une telle quiétude.
« Comment ça va ? » Lui dit-elle simplement.
« Bien » Trouva-t-elle à dire, sans plus.
Gu se présenta, lui expliqua ce qui lui était arrivé deux jours plus tôt, au lac, lui annonça qu’elle avait une chance de tous les diables de ne pas s’être fracassée sur les roches qui affleuraient par endroits. N’ayant pas d’automobile ni de téléphone elle l’avait ramenée jusqu’ici, inconsciente. Elle avait déliré nuit et jour ces dernières quarante-huit heures jusqu’à ce matin là ou elle dormit profondément. Gu lui avait régulièrement fait boire une mixture de sa composition, une sorte de tisane, résultat du mélange de diverses feuilles et fruits sauvages.
Mani Clotilde se souvenait de tout jusqu’à son geste désespéré et n’avait aucun regret, ni celui d’avoir sauté, ni celui d’être là à présent, étrangement requinquée.
Pendant quelques heures elles parlèrent de leurs vies respectives, elle toujours allongée, détendue, Gu assise à son chevet, évoquant son passé d’une voix douce.
En début de soirée des hommes frappèrent à la porte de bois. Les recherches policières aboutissaient enfin. Gu laissa Mani partir sans mot dire, à regret. Mani Clotilde fut emmenée à l’hôpital le plus proche pour y effectuer des examens. Elle y resta en observation pendant quarante huit heures lors desquelles aucune lésion, aucun problème de santé ne fut décelé. Mani se sentait juste émue, juste une sensation nouvelle… Gu.
Elle retrouva Arcus chez sa sœur, y passa la nuit. Le lendemain elle regagna son cube appartement. Dans la boite à lettre elle trouva un courrier rond et rouge à son attention : Pour la maman d’Arcus, était la seule mention portée sur l’enveloppe. Elle l’ouvrit, y trouva un mot très court : « Passez un joyeux réveillon », accompagné d’un bon pour un repas de traiteur de qualité pour quatre personnes.
Le soir du 31 décembre, Gu vêtue d’un tailleur un peu élimé et passé de mode se présenta chez son hôtesse, Mani-Clotilde. Elle lui offrit une fiole de la tisane apaisante de sa composition, et fit la connaissance de « Tati », comme la lui présenta le petit Arcus avec lequel elle joua longuement. Le repas de fête se transforma en tête à tête après le départ de la sœur de Mani, et bien après que le petit Arcus soit tombé dans les bras de Morphée ou il rêva d’une nouvelle vie pleine de bonheur.
Araxandre avait lu l’histoire de cette femme éperdue et y avait reconnu la mère du gamin pour lequel il avait joué le Père-Noël. A la fin de sa lecture, il repensa à l’enveloppe rouge...
Araxandre se leva heureux ce matin du 1er janvier 2022. Il prit une nouvelle bonne résolution. La misère lui suffisait, la combattre lui donnerait plus de satisfactions que sa petite existence habituelle. A partir de ce jour là il se consacrerait à la combattre et bientôt, sans aucun doute, tout cela prendrait réellement forme.
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Mani Clotilde
7-
L’inspecteur en charge de l’enquête fit venir une équipe de plongeurs. La recherche du corps commençait.
Ce soir là comme tous les soirs, Gu la « pas si vieille » ermite, éloignée volontaire depuis plusieurs années de ce monde sans humanité, alla relever les collets qui lui permettaient d’améliorer ses repas quotidiens.
Gu pensait encore de temps à autre à sa vie d’avant, d’avant ce qu’elle considérait comme la révolte des « avec », la révolte des sans n’ayant pas eut lieu. Cette vie qui lui avait procurée amours et plaisirs divers sur le dos de plus pauvres, de plus délaissés, cette vie ou elle était heureuse auprès de Yael, sa compagne. Cette vie dans laquelle elle ne manquait de rien, ou tous les gadgets à la pointe de la modernité l’aidaient à vivre et à se distraire. Cette vie de cadre renversée, elle l’avait compris tardivement, par des gens qui voulaient s’en mettre encore plus dans les fouilles et n’avaient pas conscience de la violence de leurs actes. Il y a bien longtemps, elle ne se rappelait plus la date, elle avait été chassée de son bureau, de son logement ; Yael l’avait quittée la laissant minable, sans rien. A cette époque elle s’était exilée loin de ces « sauvages ». Aujourd’hui la haine de cette société était retombée, en même temps que s’était raffermi son esprit. Gu ne ressassait plus en permanence comme autrefois, elle n’avait plus que quelques flash-back qu’elle chassait bien vite de ses pensées. Elle avait appris à survivre seule de quelques chétifs légumes que lui donnait un maigre potager aménagé près de l’ancienne cabane de bûcheron qu’elle avait squattée loin de tout, à quelques encablures du Grand lac. Elle y avait finalement trouvé une espèce de sérénité.
Elle se rendait une ou deux fois l’an dans la puante métropole qui, quand les vents portaient, crachait sa pollution post-Grenelle de l’environnement vers la forêt ou elle avait trouvé refuge. Elle y troquait contre quelque gibier des ustensiles de première nécessité, y faisait la manche pour acheter des lames de rasoir, des allumettes, du tabac et parfois d’éventuels remèdes quasiment hors de prix. Effectivement, elle avait appris à se passer de futilités mais les lames de rasoir lui tenaient à cœur ; ce qu’elle regrettait le plus dans cet isolement, c’était l’hygiène irréprochable qu’elle pouvait se permettre dans sa vie précédente ; ainsi pour se sentir plus vivante et faute de crème dépilatoire elle se rasait quelques poils sous les bras qui, si elle n’y prenait garde, se dreads-lockait en un rien de temps. Elle avait le reste du corps glabre, ainsi que la glabelle, et c’était mieux ainsi.
Mais revenons à ce soir là. Elle ne se souciait guère de savoir que c’était la veille de Noël. Tout ce qu’elle savait c’était que la récolte journalière était faible, qu’il se faisait tard et qu’elle avait un bon kilomètre de brousse à parcourir avant d’atteindre son logis, quand elle entendit derrière elle un cri perçant suivi d’un plouf. Une femme, un cri, l’eau. Elle ne sut trop ce qui se passa dans sa caboche… Une explosion. Elle se tourna, courut la courte distance qui la séparait de la rive pour apercevoir, à ce qui représentait pour elle une vingtaine de brasses, une personne s’agiter et commencer à suffoquer. Elle se jeta à l’eau sans réfléchir et nagea aussi vite qu’elle put en direction de la noyée qui s’enfonçait inexorablement malgré les mouvements désordonnés de ses bras.
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Mani Clotilde
6-
Araxandre avait passé son premier après midi de congé à faire des achats pour Noël. Il savait précisément ce qu’aimaient sa grande fille, son épouse, ses frères et sœurs, ses beaux-parents ex joueurs avec qui il devait passer cette soirée de réveillon. Araxandre avait une mémoire phénoménale et allait pouvoir contenter tout le monde par un présent adapté au goût de chacun. Mais avant ça, il se dirigea vers le rayon enfants en se souvenant clairement de la lettre au Père Noël du petit Arcus, de son adresse, et c’est surtout cette dernière information qui le fit prendre cette décision. Il revoit l’en-tête écrit d’une main mal assurée, probablement celle du petit guidée par une main d’adulte : Bloc 21, Rang 10, Etage 36. Le quartier des containers… Les parents auraient laissé libre court aux idées du gamin, en lui précisant sans aucun doute que le Père Noël ne pourrait pas lui ramener tout ce qu’il inscrivait sur cette liste, pensa-t-il. Les containers : Quand on habitait là-bas, on n’était pas loin de finir à la rue. Cette histoire avait commencé comme une blague peu après 2000 : Pour loger les étudiants en Europe du nord on avait empilé des cubes métalliques et on avait dit « vous habiterez là ». Depuis, ça s’était généralisé aux mal logés, aux demandeurs de HLM et petit à petit aux autres.
Mani Clotilde n’était plus que douleur et larmes.
Pendant que ces messages défilaient, le portable ancienne génération grésillant pressé contre l’oreille comme pour s’imprégner une dernière fois des paroles de la seule amie qui lui restait, sa sœur, elle se hissa au sommet des roches granitiques qui surplombaient le lac, juste à l’endroit ou celles-ci formaient l’à pic le plus vertigineux de la région.
Aujourd’hui à 20 heures 56, bip : « Maman, le Père Noël a laissé tous les cadeaux que j’ai demandés devant la porte. On les a vus avec Tati en partant. Il a laissé un mot et y dit que tellement y en a il aurait pas pu passer par la cheminée, et qu’il les a apportés plus tôt, même qu’on a pas de cheminée. »…Bip. Pour réécouter le message tapez 1, pour enregistrer le message tapez 2, pour supprimer le message tapez 3… Nous n’avons reçu aucune information de votre part… Pour réécouter le message tapez 1, pour enregistrer le message tapez 2, pour supprimer le message tapez 3… Nous n’avons reçu aucune information de votre part… Pour réécouter le message tapez 1, pour enregistrer le message tapez 2, pour supprimer le message tapez 3… Nous n’avons reçu aucune information de votre part…
Deux jours plus tard, on retrouva la voiture de Mani Clotilde à proximité du Grand Lac. Après des recherches effectuées auprès de l’opérateur de téléphonie mobile la police détermina qu’elle devait être tombée de la falaise au alentour de 20 heures 55 ce 24 décembre. Après avoir effacé quatre messages sur son portable, elle aurait posé l’objet auprès d’elle et se serait lancée dans le vide sans écouter le dernier d’entres eux.
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Mani Clotilde
5-
Ce 24 au matin, Araxandre feuilletait le quotidien national de la veille au soir en attendant Carmélia. La pauvreté irrigait le pays depuis pas mal de temps mais on atteignait des crues en la matière, les classes moyennes étaient maintenant noyées. Le nouveau gouvernement populiste n’y allait pas de main morte, c’était la revanche, certes, mais fallait-il que ce soit à ce point ? 68 avait plusieurs dizaines d’années. Il n’y avait que les pauvres qui se posaient cette question, la middle-class étant trop à la ramasse pour penser à autre chose qu’à finir le mois. Pas encore l’habitude, qu’est-ce tu veux ! Pour Arax, c’était le moment ou jamais de se sortir les doigts, comme on dit délicatement dans la grande muette (C’est vrai que quand on ne cause pas, on parle avec les mains). Il n’avait donc jamais pris assez conscience du problème. Cette idée trotta un moment dans sa petite tête : il ne donnait jamais rien aux assos devenues rachitiques, n’était plus militant, ne bougeait plus ses fesses depuis la dernière grosse manif à laquelle il avait participée voilà quelques années, juste avant de rencontrer sa future épouse gavée de thunes par beau-papa. Mais pour éviter le pire pour ses concitoyens et peut-être bien pour sa pomme si ça continuait ça comme il devait faire un geste. La révélation, il l’avait enfin, et il fallait la saisir avant qu’elle ne s’échappe : il se devait d’aider les autres, au moins faire un truc ce jour là, le plus important pour beaucoup, celui ou les tristes pensent qu’ils sont pauvres et sont encore plus malheureux d’être tombés si bas. Il fallait qu’il le fasse avant de penser à autre chose. Il prit donc une bonne résolution, en cette veille de fête. Il allait agir.
Araxandre sortit de son taf à 8 heures pile. Il avait passé une bonne nuit de travail et était enfin en vacances. Il quitta le parking souterrain
dans sa grosse caisse rutilante. Il était tout ragaillardi, et ne s’aperçut pas que le courant d’air que sa tire produisait avait failli renverser un tas rouille et beige qui venait en face.
La sonnerie de l’archaïque portable avait retenti plusieurs fois durant l’heure passée. Avant l’ultime geste elle se décida une dernière fois à se faire mal, à écouter les derniers messages
laissés probablement par sa sœur et peut-être par Arcus lui-même…
Vous avez cinq nouveaux messages.
Aujourd’hui à 20 heures 3, bip : « allo Mani, c’est moi, ben…Je ne sais pas ou tu es. Je suis chez toi avec Arcus, je t’attends, à tout à l’heure. » Bip… Bip.
Aujourd’hui à 20 heures 15, bip : « Mani, ou t’es ? Si t’as un problème appelle-moi, je peux venir te chercher… » Bip… Bip.
Aujourd’hui à 20 heures 30, bip : «Allo Mani, j’ai appelez à ton boulot ; y a plus personne. Au standard on m’a dit que tu avais quitté depuis un bon moment, rappelle-moi. » Bip…Bip.
Aujourd’hui à 20 heures 45, bip : « Mani, je dois y aller là, je
prends le bout de chou avec moi, tu le récupéreras à la maison, mais rappelle moi vite ma chérie, je m’inquiète. » Bip… Bip.
A suivre... Glutt
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Mani Clotilde
4-
Mani Clotilde se rongeait les sangs. Elle avait franchi un cap, avait pris le taureau par les cornes et avait tout de même tenté de téléphoner à son ex mari, sans succès. Une voix féminine sur le répondeur lui intimait de laisser son message, ce qu’elle ne put se résoudre à faire. Une décision de justice lui interdisait déjà de s’approcher à moins de 500 m de chez lui, elle craignait de se faire arrêter pour harcèlement.
La paire de jours qui suivit la vit s’enfoncer en flèche dans un début de dépression sans précédent, elle parvenait tout de même à émerger pour se rendre au travail, dans un bien piteux état. Elle planait à 15 000 et se disait qu’elle résoudrait le problème le moment venu, qu’elle prétexterait un retard du courrier au Père Noël, mais tout ça sans grande conviction. Son petit Arcus, c’est sur, se disait-elle, on allait le lui enlever définitivement.
Elle essaya encore d’interroger le petit sans résultat, de questionner la baby-sitter qui n’en savait pas plus, jusqu’au 24 décembre, date fatidique. Ce jour là, elle alla au boulot comme un zombie. En entrant dans le parking vers 8 heures 5 elle fit une embardée pour éviter de justesse une puissante bagnole, sûrement celle d’un gros bourge, qui, si elle l’avait percutée aurait écrabouillé son tas de ferraille. Elle reprit vaguement ses esprits et le contrôle de son véhicule, se gara au sixième sous-sol et goba deux Lexomils de plus.
Sa journée fut un enfer. Elle n’avala qu’un litre de café en guise de déjeuner, se prit le chou sur des dossiers concernant la stratégie de communication d’un cabinet d’avocat, s’éternisa sur le développement d’une PME bien après la tombée de la nuit.
Le soir, sa sœur devait récupérer Arcus chez l’ex, le raccompagner à la maison et attendre avec lui le retour de sa mère.
Mani Clotilde se rendit soudain compte de l’heure et commença à paniquer. Elle avait juste de quoi proposer à son fils un repas amélioré pour cette veille de fête, mais, de cadeau… point. Pas même un début de Mc Do prédigéré. Que dalle ! Elle devint blême, ses bras tombèrent de part et d’autre de son fauteuil en skaï, elle resta là avachie, le regard vide, les traits tirés.
A ce moment, une idée l’envahit toute entière : la plus grave …
21h. A cette heure, en temps normal elle couchait Arcus, mais ce soir là elle garait son auto sur le bord du Grand Lac, à 20 kilomètres de la civilisation.
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