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¤ KesKiyA : L'homme qui tutoyait
Serge
Ni cor ni cri
Il n'y prêtait guère plus d'attention qu'aux chats sauvages
Il lui jetait les restes de ses repas devant la fenêtre
C'est ainsi le seul effort qu'il consentait à commettre
Jusqu'à ce que l'animal se soit faufilé un jour d'orage
Elle avait glissé entre ses jambes pétries d'arthrite
Il n'avait eu d'autre choix que de la laisser passer
Et la tolérerait dorénavant dans sa cahute décrépite
Elle prit l'habitude de s'installer sur le fauteuil délabré
Au début elle évitait trop de proximité d'avec le vieux
Et se plaçait pour le guetter et pour apercevoir ses yeux
Le vieil homme vivait là, seul depuis longtemps
A la longue la chatte n'encombrait plus ses arpents
En une époque moins tendre, il n'en aurait pas été ainsi
Et avec force poison, tel un nuisible il l'aurait bannie
Aujourd'hui encore elle réagissait aux gestes soudains
Mais lui n'aurait pu l'attraper sans se briser les reins
Au fil des jours ils s'apprivoisèrent
L'un a l'autre ils se conformèrent
Elle portait maintenant sur lui un œil prévenant
Qu'il finit enfin par reconnaître avec le temps
Il continua lentement à se décatir
Et la féline clémente à vieillir
Les nuits froides elle gagnait lentement le lit
Où elle se lovait dans l'édredon et ses plis
Il remarquait parfois qu'elle le scrutait longuement
Quand les yeux pers reflétaient la faible lueur extérieure
Il percevait alors le bruit sourd d'un ronronnement
Et en ressentait comme un apaisement salvateur
Depuis il éprouvait envers l'animal un sentiment étrange
Lorsqu'elle soutenait son regard, l'incitant à lui porter louanges
La féline ne cillait pas et l'homme se noyait dans ce vert-bleu
Puis éprouvait soudainement le besoin d'émerger de ce camaïeu
De lâcher prise pour ne pas céder à l'hypnose de cet être dérisoire
Qui éprouvait semble-t-il de plus en plus de sollicitude à son égard
Il ressentit le fardeau de son propre corps et pensa au prochain seuil
Le jour où il s'aperçut que la bête peinait à monter sur le fauteuil
Il installa alors des piles de livres en escalier pour faciliter sa montée
La chatte lui en serait reconnaissante, sans le moindre doute il le sentait
Dix huit ans avaient passés, restaient peu de mouvements, ils n'avaient plus d'âge
Elle ne sortait plus s'abreuver au lavoir, oubliés depuis longtemps les maraudages
Sans un miaulement, sans un bruit, une nuit elle monta sur le lit
Pour s'installer elle ne tourna pas sur elle-même , il la sentit affaiblie
Elle s'allongea de tout son long et ronronna faiblement
Ce qui le rassura et lui permit de fermer l'œil un moment
Aux premières lueurs de l'aube, l'homme s'éveilla brusquement
Il vit les yeux de la chatte fixés sur lui sans aucun mouvement
Il resta figé, terrorisé, elle ne respirait plus, son corps avait changé
Dans la pénombre, la peur accrue, il ne comprenait pas ce qu'il voyait
Dans les yeux pers un reflet brillant scintillait
Il blêmit lorsque allumant la lampe à son chevet
Il crut distinguer un petit corps fripé qui n'avait plus rien de félin
Celui d'une femme, celui de sa mère, un corps humain.
Au grand jour, dans la maison décrépite, la lampe de chevet éclairait encore
Et sur le lit recouvert de l'édredon épais, les yeux ouverts, gisaient deux corps
Celui d'une petite chatte aux yeux bleus
Et celui de son homme - tous deux très vieux.
À Janis
sb.11 août 2011 Accueil